Vies et mort de Billy Milligan, l'homme aux 24 personnalités

Publié le par Brigand de Brigand

En début d'année est sorti le film Split, signé M. Night Shyamalan. Le pitch est complètement surréaliste, puisque le personnage principal, interprété par James MacAvoy, présente pas moins de 23 personnalités. Sauf que le postulat de départ est tout simplement basé sur une histoire vraie, celle de Billy Milligan, né en 1955 et mort en 2014.

Entre Jennifer Lawrence & Johan CruyffEntre Jennifer Lawrence & Johan Cruyff

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Daniel Keyes, des souris et des hommes

 

2014 est décidément une année bien noire dans cet article, puisque c'est également celle de la mort de l'auteur qui nous intéresse ici, Daniel Keyes, biographe officiel du sieur Milligan. Ecrivain et chercheur en psychologie, l'américain est notamment l'auteur du chef-d'oeuvre Des Fleurs pour Algernon, sorti en 1966. Si vous n'avez jamais entendu parler de cette pépite, c'est le moment d'aller faire un coucou à votre libraire préféré. Le bouquin est le journal intime fictionnel de Charlie Gordon, jeune homme retardé mentalement, à qui l'on propose d'être cobaye pour une expérience sensée démultiplier ses capacités cérébrales ; expérience testée avec succès sur une souris de laboratoire, Algernon. Tout se passe très bien jusqu'au jour où Algernon montre des signes inquiétants de régression... Vous l'aurez compris, comme Justine ou les malheurs de la vertu, Des Fleurs pour Algernon est un livre à lire avec un paquet de kleenex sous la main. Pas pour les mêmes raisons, ceci dit. Le roman place au cœur de sa trame les relations humaines et les rapports sociaux, et la façon dont ils sont affectés par l'état mental de Charlie. Peu étonnant donc que l'on retrouve Daniel Keyes en biographe de l'un des cas médicaux les plus fascinants des derniers siècles : celui de Billy Milligan.

Des Fleurs pour Algernon a été adaptée à la sauce Marvel, avec le Rhino, par Peter... Milligan

Des Fleurs pour Algernon a été adaptée à la sauce Marvel, avec le Rhino, par Peter... Milligan

Billy Milligan, (pas si) seul contre tous

 

Né en 1955, Billy Milligan connaît une enfance malheureuse dans l'Ohio (déjà, ça commençait mal) dominée par la figure diabolique de Chalmer, son beau-père. Celui-ci bat sa mère, puis jette son dévolu sur Billy, qu'il viole et martyrise régulièrement, jusqu'à l'enterrer vivant. C'est semble-t-il au cours de ces interminables séquences d'effroyable violence que Billy commence à développer des troubles de la personnalité, et se « dissocie », « créant » une personnalité destinée à encaisser toute cette violence. La première d'une longue série, puisque les différents experts ont dénombré pas moins de 24 personnalités différentes. Le cas Milligan défraie la chronique en 1978 lorsqu'il est arrêté pour enlèvement et viol sur trois jeunes filles (la problématique de l'enfant violé qui reproduit ce dont il a été victime est rapidement abordée dans l'ouvrage): il est déclaré non responsable, le juge le déclarant atteint du « syndrome de la personnalité multiple ». Son existence va alors osciller entre transferts en hôpitaux psychiatriques, querelles médicales, liberté surveillée et chasse à l'homme organisée par des juges et policiers prêts à tout pour le (re)mettre derrière les barreaux. C'est sur ces années de lutte contre l'inhumanité judiciaire, l'opportunisme politique et la sclérose des institutions médicales, que Daniel Keyes se penche dans Les mille et une guerres de Billy Milligan.

 

Papillon de lumière - Sous les projecteurs

 

Les personnalités sont désignées sous le terme « d'habitants », par Daniel Keyes, dont le manuscrit a été relu et corrigé par Milligan. La première d'entre elles, le Billy dissocié, n'apparaît que très rarement, à intervalles très longs, et montre des envies suicidaires (ce qui explique ses rares interventions, les autres personnalités ne souhaitant pas spécialement mourir). Deux personnalités sont dominantes :

  • Arthur, 22 ans, anglais. Clairement, on est dans la ouferie la plus totale, puisque ces personnalités ont des âges, nationalités, sexe, talents et goûts clairement définis et loin d'être proches : certaines sont catholiques, d'autres athées, agnostiques ou juives par exemple. Arthur se veut la personnalité la plus rationnelle et logique. Spécialisé en hématologie, il parle et écrit l'arabe.

  • Ragen (rage again) Vadascovinich est yougoslave, écrit et parle serbo-croate et est spécialiste des armes à feu. Il est le « gardien de la haine » et son influence se fait particulièrement sentir dans les situations dangereuses.

Ragen et Arthur sont les maîtres du « projecteur ». La métaphore est particulièrement bien sentie puisqu'elle permet de visualiser clairement ce qui se passe dans la tête de Billy Milligan : lorsqu'une personnalité occupe le projecteur, les autres sont en coulisses. Milligan explique ainsi que lorsqu'une personnalité cède la place à une autre, « il peut voir ce qu'il se passe, parce qu'une partie de lui est présente ». Arthur et Ragen ont divisé les habitants en deux groupes : les Dix, qui sont les personnalités autorisées à aller sous les lumières du projecteur, au début tout au moins, et les Indésirables, au nombre de 13. Il en manque une, me diront ceux qui savent compter. En effet, leur répondrais-je, et une de taille : le Professeur, soit la fusion des vingt-trois personnalités. Daniel Keyes répétait souvent qu'il n'avait jamais rencontré de personne plus intelligente au monde. Doté d'une mémoire absolue, il a en tête tout ce qui est arrivé aux différents habitants, et c'est lui qui contrôla, relut et aida Daniel Keyes à la rédaction des deux livres, les Mille et une vies de Billy Milligan, et Les Mille et une guerres donc.

Le Graal

Le Graal

Une kermesse dans la tête

 

Sur ces vingt-quatre personnalités, deux semblaient avoir le contrôle lors des crimes commis par Billy Milligan. Ragen a avoué être coupable de plusieurs braquages, pour subvenir aux besoins de « la famille ». L'enlèvement et le viol de trois jeunes filles auraient été commis par Adalana, 19 ans et lesbienne. La jeune femme a déclaré que les autres personnalités n'étaient pas au courant de ses agissements.

Si la plupart des personnalités ont une vingtaine d'années, certaines sont plus jeunes. On trouve ainsi trois enfants :

  • Christine, 3 ans, dyslexique aux longs cheveux blonds et yeux bleus

  • Shawn, 4 ans, souffre de surdité et de déficit de concentration

  • David, 8 ans, joue un rôle clé, puisqu'il est le gardien de la douleur, subissant les traumatismes et blessures pour les autres personnalités.

A noter que le corps de Milligan s'adapte à son esprit : lorsque Christine prend le projecteur par exemple, elle est incapable de se saisir d'un objet en hauteur, ou de porter un sac trop lourd, alors même que Milligan le portait comme une plume l'instant d'avant.

Si les autres personnalités sont conscientes de leur état, et de la cohabitation qui s'exerce dans l'esprit de Billy, briefées par Arthur et Ragen, l'une d'entre elles (Steve, 27 ans), a toujours réfuté le diagnostic des psychiatres.

Beaucoup de ces personnalités sont des artistes, et chacun a là encore sa spécialité : Allen peint des portraits, Tommy des paysages... Il arrive parfois qu'on s'y perde un peu entre toutes ces personnalités, mais un index nous les présente toutes en début d'ouvrage. De plus, seules quelques-unes jouent un rôle important (principalement Tommy et Allen), et certaines n'apparaissent même pas.

Quelques unes des personnalités de Milligan

Quelques unes des personnalités de Milligan

De pressions en dépression

 

Daniel Keyes s'attache à retranscrire le combat mené par Billy Milligan pour retrouver la tranquillité sinon la liberté. Sur son chemin, il doit faire face à des médecins qui ne croient pas au syndrome de personnalité multiple et le prennent pour un imposteur, refusant de le soigner en conséquence. Il est également confronté à des équipes de surveillance brutales, qui n'hésitent pas à tabasser les malades. Le jeune homme se retrouve ainsi en fauteuil roulant, couvert de bandages, suite à un passage à tabac. On croise également quelques flics ripoux, prêts à tout pour qu'il retourne en tôle, ou qu'il meure : faux témoignages, pression sur d'autres détenus pour maquiller son meurtre en suicide... La pression politique est également très forte pour ne pas le faire sortir de l'hôpital, ou pour le ramener en prison. Les nombreuses déclarations des élus de l'Ohio et les multiples articles de journaux contre le malade ont bien souvent conduit à la rechute d'un homme qui se sentait, souvent à juste titre, persécuté. Comme il le dit lui-même : « Le contrôle de mon esprit est l'enjeu d'une bataille acharnée qui se livre sur deux fronts – en moi et dans le monde extérieur ». En réponse, Billy – ou plus souvent Allen, personnalité roublarde et débrouillarde – multiplie les coups – médiatiques, de maître ou de pute : envoi de courriers à la presse, jeûne à mort, piratage informatique... L'obstination et les ressources de Billy Milligan suscitent l'admiration et l'étonnement.

Bin dis donc, Kévin, tu t'appellerais pas Billy en vrai?

Bin dis donc, Kévin, tu t'appellerais pas Billy en vrai?

Banana Split

M. Night Shyamalan a ainsi considérablement pioché dans la vie de Milligan pour réaliser son film et l'on retrouve certains détails clés : comme dans le livre, on voit bien que quelques personnalités se partagent le projecteur. Mêmes similitudes quand la personnalité de base semble émerger après des années loin des projecteurs, et veut se suicider. Évidemment, le réalisateur a comme à son habitude basculé dans le fantastique et le surnaturel, et c'est en un sens dommage, tant l'intrigue de base est en elle-même surréaliste, quoique réelle : « le vrai peut quelque fois n'être pas vraisemblable », disait déjà Boileau. En ajoutant du surnaturel, j'ai bien peur que ce soit toute l'histoire qui apparaisse pure fiction aux yeux du public, alors que le postulat de départ, bien que d'une totale dinguerie, est bel et bien chose vraie. Pour ceux que ce cas a intrigués, n'hésitez plus et procurez vous Les mille et une vies et Les mille et une guerres de Billy Milligan, une plongée dans un univers inquiétant et surprenant, servie par une écriture claire et concise.

Brigand de Brigand                     

(Noblesse oblige)                      

 

Publié dans Lectures

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A
Je suis confuse : à un moment donné, vous dites "la jeune femme", mais de qui parlez-vous ? Car vous ne faites parlez d'aucune femme avant d'y faire référence. La dernière personne que vous évoquez à ce moment-là n'est qu'une jeune fille lesbienne de 19 ans, et je doute fort que ce soit votre jeune "femme", au vu de son âge !
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B
Et pourtant si, c'est bien d'Adalana dont on parle.